Après, Bébert m’a emmené au café-épicerie-tabac-marchand de journaux et je lui ai payé un chewing-gum pour resserrer nos liens. Il y avait deux types qui buvaient une bière et dont le tracteur était garé dehors, et un autre, plus jeune, qui voulait un paquet de cigarettes blondes. Mais il n’y avait que des brunes. En fait, en dehors des chewing-gum, cet endroit ne présentait pas le moindre intérêt et j'ai commencé à redouter que nous ayons liquidé en un quart d’heure tout ce qu’il y avait d’intéressant à voir dans ce patelin paumé.
Bébert a réfléchi un long moment (et j’ai bien vu que cette fois-ci, il ne le faisait pas exprès pour m’intriguer) avant de dégainer sa dernière carte pour me séduire.
– Viens, a-t-il dit avec l’air d’un agent secret qui va délivrer une information confidentielle - le retour sur investissement de mon chewing-gum, je suppose.
Nous avons marché, pris un chemin ombré de buissons épineux, traversé une pâture heureusement inoccupée, et longé un autre chemin où les arbres étaient plantés si serrés que pas un morceau de soleil ne filtrait. Il y faisait presque froid.
Bébert a posé un doigt sur ses lèvres et m’a montré un vieil homme qui arrachait les mauvaises herbes dans son jardin. Je ne voyais pas ce qu’il y avait là de passionnant et jetais à Bébert un regard ahuri.
– C’est un sorcier, a-t-il fini par chuchoter.
– Quoi ?
– Un rebouteux si tu préfères, je ne sais pas comment vous appelez ça à Paris.
Il m’énervait.
– Moi non plus je ne sais pas, parce que j’ai jamais habité Paris ! Mais ça m’étonnerait que là-bas il y ait des types dans son genre. Déjà, il n’y a pas de jardin, à part les jardins publics. Je suppose que ce qui ressemble le plus à un rebouteux, c'est un naturopathe.
J’avais dit tout ça en chuchotant bien sûr, mais pas assez bas il faut croire, puisque notre sorcier s’est retourné, dardant sur nous de petits yeux très noirs qui nous passaient à travers.
– Queche qu’os foaisez lo, ché galibiés ?
On ne s’est pas éternisés.
– Il a dit quoi au juste ?
– C’est une formule magique, faut faire très gaffe.
– Écoute, je viens de voir un type qui cultive son jardin, c’est ça que vous appelez un sorcier ici ?
– Ce qu’il cultive, c’est spécial, a répliqué Bébert vexé. C’est des plantes pour soigner. Mais il peut aussi guérir avec les mains, comme ça…
Et il a fait le geste de poser la main sur son bras.
– Il sait où tu as mal rien qu’en passant la main devant toi. Et il trouve aussi les sources, c’est lui qui a trouvé tous les puits du village.
– Et les souterrains ?
En parlant, nous étions arrivés devant la maison de Papimamie et nous sommes tombés sur Maman qui rentrait justement du supermarché situé à dix kilomètres.
- Tu viens manger Juju ? m'a-t-elle demandé.
Son interruption d’une banalité affligeante a dispensé Bébert de répondre à ma question.
– Salut, à demain ! a-t-il conclu, me laissant sur ma faim.
Ma deuxième journée se terminait et j’avais survécu.
Il n'empêche que mes potes du HLM me manquaient. Heureusement, il y avait un lecteur de DVD. En regardant le « Seigneur des Anneaux » pour la sixième fois, j’étais loin de me douter de ce qui m’attendait dans les journées à venir.

Extrait de "Prisonniers des Templiers "

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