Le lendemain, en passant acheter du cacao et des pommes pour Françoise, je tombe sur Lola, hésitant entre plusieurs marques de café au rayon épicerie du supermarché, et seule.

Le héros en moi est aux aguets, décidé à profiter l’aubaine. Il adopte aussitôt l’attitude nonchalante du séducteur professionnel, sans grand succès d’ailleurs car Lola est absorbée par la lecture d’une étiquette. Je fais donc mine de la découvrir, façon Leonardo di Caprio dans je ne sais plus quel film.

- Tiens ? Salut…

Après cette courte réplique dont je me suis tiré à peu près honnêtement, je patauge en remplissant le silence avec une avalanche de conseils gastronomiques, comme si je connaissais quelque chose à la culture du café au Zimbabwe ou au Guatemala. En réalité je suis timide et quand je suis amoureux, c’est timidité puissance dix, alors je deviens bavard à l’extrême. Je dis n’importe quoi, tout ce qui me passe par la tête, personne ne s’y retrouve, même pas moi. Mais au bout d’un moment, je réussis à faire rire Lola.

- Tu as l’air de t’y connaître, convient-elle. Tu dois en avoir bu pas mal pour être dans cet état-là, non ?

- Oh non, moi je ne peux pas en boire, j’ai fait une overdose quand j’étais petit, c’est pour ça tu comprends ?

 

(...)

 

Et là advient un événement inespéré, que jamais je n’aurais osé écrire dans le scénario. Le sempiternel ennemi du héros, Sixty en personne, fait son entrée par le coin gauche de l’écran et remonte vers les caisses, une canette à la main. Et bing ! Il nous voit. Enfin, il voit d’abord Lola, se fige, puis reprend sa progression. Il pile net devant nous et me jette un regard en biais, comme si j’étais ni plus ni moins qu’une tache qu’il aimerait gommer dans le sillage de la fille sublime.

- Tu viens, dit-il à Lola. J’ai un truc à te dire.

- Je suis occupée, répond-elle du tac au tac.

On dirait que ça énerve la fille sublime qu’il se croie ainsi tout permis et je m’en délecte intérieurement.

- Jure ? rétorque Sixty incrédule.

Il me toise à nouveau, sarcastique, méprisant, arrogant, hautain, dédaigneur et imbu de lui-même.

- Tu les prends au berceau maintenant ?

Lola fait volte-face, comme si un scorpion l’avait piquée.

- Je ne sais même pas de quoi tu parles. Lâche-moi, tu veux ? dit-elle, nette et sans bavure.

Et elle se tourne vers moi pour bien lui faire comprendre qu’il n’existe pas.

Les effluves du triomphe se répandent en petites bouffées délicieuses dans mon cerveau.
Neutralisé, Sixty hausse les épaules pour se donner une contenance et amorce une sortie pitoyable par le coin droit de l’écran.

Cette scène est vraiment très réussie ! Lola, définitivement excellente, la conclut par un clin d’œil à moi dédié, avant de s’en aller aussi, dans la direction opposée, fin de la séquence.

Il était temps, je n’avais plus la moindre idée pour l’intrigue.

Extrait de " Les Ostrogoths "

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