1er extrait :

Tout ce que je sais d’important, je l’ai appris de Baptiste Candeille, “Tisse“ comme tout le monde l’appelle ici. C’est à lui que j’ai demandé son avis quand l’envie m’a pris de vous raconter mon histoire, attendu que je n’étais pas sûr d’en être capable. Il m’a encouragé. « Faut laisser venir les choses », il m’a dit.
J’ai essayé, mais il en venait trop. C’était comme un fleuve en tumulte où tout se tenait et donnait l'impression qu’on ne pouvait rien enlever. Alors, je me suis laissé porter par le courant et les mots se sont mis à danser dans ma tête, je ne sais pas d’où ils venaient. Quand je les relisais, je les comprenais à peine.
« Je crois que c’est pas à ma portée», j’ai dit au vieux Candeille.
«– Tu te dévalorises, mon garçon, tout le monde peut. »
Il m’a dit : «jette un coup d’œil à tout ce qu’on a écrit depuis, je ne sais pas, mettons Jésus-Christ, et même avant, et tu verras que j’ai raison.» Et il a ajouté « le plus dur c’est de savoir par où commencer.»
Là-dessus, j’avais ma petite idée, et elle a fait venir tout le reste. Et même si les choses se sont mises en place tout doucement, sans précipitation, en prenant le temps de peser les pour et les contre, il fallait d'abord que je parle du jour où je suis vraiment né.

Extrait de " Traverser la nuit "

retour à la bibliographie

2eme extrait :

La grand-mère prépare le café pendant que Blanche sort du placard une tasse, le sucre et la bouteille de gnôle qui va avec, en me frôlant une fois deux fois trois fois avec son odeur de blonde à vous emberlificoter les neurones. Elle pose la tasse, le sucre et la bouteille de gnôle sur la nappe en plastique où les fraises alternent, depuis Mathusalem, avec les bananes et les poires, rayées, passées, jaunies.
La première fois que je l’ai remarquée, cette nappe, Blanche était penchée dessus pour me tendre le sucrier avec vue panoramique sur ses seins si blancs et si charnus qu’on aurait dit du silicone bio. Je n’ai pas pu me retenir de ce désir furieux de la tripoter pas du tout dans les règles de l’art ni du manuel des bonnes manières mais au contraire, sans préambule, hop. La pensée que tout le monde pouvait profiter du spectacle à chaque fois qu’elle offrait le café affolait mon désir. Et ma jalousie.
Depuis, la nappe me fait comme un réflexe de Pavlov, il suffit que je la voie pour que ma pensée s’emballe comme une bête fauve que l’odeur du sang a enivrée. Blanche a cette faculté de transformer les hommes en bêtes fauves.
Exercer sa fonction en de pareilles circonstances relève de l’héroïsme, et Dieu sait que je ne suis pas un héros. Alors je fais de mon mieux pour contrevenir, en ramenant à la surface tout ce que je peux trouver d’ennuyeux, comme quoi j’ai un dossier à remplir et je mène une enquête, et même si elle ne devait pas aboutir il est impératif que tout soit bien en règle. C’est vrai que toutes les enquêtes n’aboutissent pas, quand on n’est pas un héros autant le savoir.
Je sors mon calepin, où je note l’alibi de Blanche et de sa grand-mère pour ces six heures indécises. Elles n’en ont pas davantage que l’essentiel de la population, sinon qu’elles étaient ensemble et n’ont qu’elles-mêmes pour le confirmer.
De patte de mouche en patte de mouche, je me ressaisis tant mal que bien et je me réconforte en me disant que si je ne suis pas le seul à vouloir Blanche, j’ai le prestige de l’uniforme en plus de ce beau meurtre familial qui me donne avantage – et il y a des filles à qui l’uniforme donne de l’émoi. Blanche n’est pas du genre à montrer le sien, elle doit penser qu’elle a le temps, à dix-sept ans, avant de dire oui pour la vie. Elle a raison.
Je lui ai demandé un jour, il y a moment de ça, ce qu’elle pensait du métier de flic.
« Comme les gars du FBI, hein ? C’est super.
– Oui, sauf qu’on est en France, ici. Y a pas de FBI.
– C’est bien quand même. C’est peut-être un peu moins… Non, c’est bien.
– Mais tu serais fier d’un type qui serait, mettons, gendarme, et qui serait, mettons, un ami très… proche ?
– Où tu veux en venir exactement ?
– Ah mais, nulle part, c’était juste pour… c’était pour savoir. »
Je finissais en eau de boudin la plupart du temps. Blanche était trop émotionnante pour les nerfs de n’importe qui.

Extrait de " Traverser la nuit "

retour à la bibliographie