Extraits de "Gloria"

"Gloria June avait démarré dans la vie avec un handicap.
Un handicap sournois parce qu’il ne se voyait pas de l’extérieur.
Vu de l’extérieur, tout allait pour le mieux. Les chromosomes de ses géniteurs, s'unissant pour le pire, avaient produit le meilleur : une ravissante petite fille équipée de tout le nécessaire pour réussir sa vie.
Mais Gloria n’en avait pas conscience. À cause de son handicap, justement. Un handicap qui avait pour nom Nicolas June, son frère, renversé par une voiture sept ans avant sa naissance, alors qu’il jouait sur le trottoir. Mort sur le coup.
Vouant à sa mère un amour éperdu, Gloria s’était appliquée à combler le vide, colmater, panser, guérir… jusqu’à ce fameux jour de la fête des mères où la vérité était sortie de son placard, rabougrie, desséchée, presque déjà morte, la tragique vérité : le cœur de Tilda June affichait complet, Nicolas occupait toute la place. Toute.
C’était l’année de ses douze ans.
Gloria avait fabriqué elle-même son cadeau de fête des mères : un coffret découpé dans une plaque de noisetier, assemblé, poncé, verni avec une infinie patience – elle était habile de ses mains et regardait souvent son père bricoler. Elle avait peint un cœur de couleur mauve sur le couvercle et cousu un coussinet assorti à l’intérieur. Le sentiment du travail accompli lui gonflait la poitrine, c’était la première fois que de ses doigts naissait un objet aussi abouti.
Puis le moment était venu du verdict maternel.
Gloria l’attendait en tremblant comme une herbe malmenée par le vent, respirant à peine.
Tilda June mesurait son impatience du coin de l’œil, prenait son temps pour ouvrir le paquet, enroulait le ruban sur lui-même afin qu’il puisse resservir plus tard, pliait le papier en quatre, en huit…
Le coffret avait fini par apparaître. Dans sa splendeur, de l’avis de Gloria.
La main posée, par pur hasard, sur le cœur du couvercle, Tilda s’était figée.
– C’est un…
Avait laissé sa phrase en suspens, comme s’il lui était trop éprouvant de la terminer.
– Un coffret à bijoux, a confirmé Gloria.
– Tu l’as acheté où ?
La question contenait un sous-entendu, presque une menace, assortie d’un doute : sa fille n’avait tout de même pas osé se poser en rivale de son frère en confectionnant un coffret plus beau que celui qu’il lui avait offert l’année de sa disparition ?
Si, elle avait osé. Sans mesurer les conséquences possibles de son geste.
Toute à son excitation, Gloria n’a pas vu venir le nuage.
– Je l’ai pas acheté. Je l’ai fait.
Le doute n’était plus permis : il y avait préméditation.
– Tu ne t’es pas mal débrouillée. Il est presque aussi bien que si tu l’avais acheté.
Fichu compliment.
– En somme, tu as voulu me prouver que tu es meilleure que ton frère ?
– Non !
Évidemment, c'était ce qu’elle avait voulu.
– Tu es fière de toi, j’imagine ?
– Oui.
Le nuage enflait, se teintait de gris sombre. Gloria, qui ne pouvait plus l’ignorer, sentait son corps se raidir.
– Tu devais bien te douter que je ne me séparerais jamais du coffret de Nicolas ?
– Oui, mais… tu pourrais peut-être ranger autre chose dans le mien ?
– Quoi ?
À demi-engloutie dans le souvenir du frère disparu, Gloria suffoquait mais refusait encore l’inéluctable, pataugeait à la recherche d’une petite bouffée respirable.
– Je sais pas moi… des chocolats. Autre chose.
Peine perdue.
Tilda June avait soupiré et son regard s’était enfui vers l’étagère commémorative où Nicolas souriait à l’éternité en noir et blanc, cerné de laiton doré, entre un camion de pompier miniature et une sucette pâlie sous sa cellophane.
– Laisse-moi maintenant, je suis fatiguée, avait-elle conclu.

Ce jour-là, Gloria a commencé à se recroqueviller à l’intérieur d’elle-même.
Elle a renoncé à se faire aimer de sa mère. Elle a renoncé à elle.
À sa place, j’en aurais sans doute fait autant. Ce n’est pas un cadeau une mère pareille. Peut-être même que ce serait aussi bien de ne pas en avoir du tout."

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2e extrait :

"Au fil des heures, elle mijote, bouillonne, se glisse peu à peu dans la peau d’une Gorgone.
Mais elle se contient encore, fait figure honorable jusqu’à la fin du cours, échange même avec son amant un regard furtif pour confirmer leur rendez-vous avant de s’élancer dans la rue. Courir lui fait du bien et accroît sa détermination.
Elle arrive avant Fitz qui a pourtant fait le chemin en voiture. Il a traîné sans doute, bavardé avec Miss bonnets F…
Le voilà enfin ! Gloria le regarde rentrer, patiente encore cinq minutes sur le trottoir avant d’aller sonner.
– C’est moi, annonce-t-elle, lugubre, à l’interphone.
Elle balance l’info brute de décoffrage à l’amant volage à peine la porte de son appartement franchie.
– Je suis enceinte ! Ce sera ton premier, ou t’en as d’autres qui traînent par-ci par-là  ?
Le verre de whisky que Fitz a levé machinalement à son entrée manque de gicler sur la moquette. 
– Si c’est une blague, je la trouve lamentable. Il vaudrait mieux tout de suite changer de registre.
Mais lorsqu’il comprend que, non, ça n’a rien d’une blague, il assume enfin son vrai visage.
– Tu sais comment ça s’appelle ce que tu es en train de faire ? Ça s’appelle prendre les gens en otage. C’est odieux ! Tu n’arriveras à rien en démarrant comme ça dans la vie, j’espère que tu t’en rends compte ? Un gosse, ma pauvre chérie ! Tu n’as même pas dix-huit ans !
– C’est bien la première fois que mon âge semble te poser un problème.
– Ça c’est facile ! On joue les Lolita et après on vient crier au viol. Je pensais que tu valais mieux que ça. Il faut croire que je me trompais.
Gloria accuse le coup – c’était un des plus gros atouts de Fitz, cette capacité inouïe à retourner les situations embarrassantes à son avantage.
– Je t’avais pourtant demandé de te protéger, mais tu t’en fiches pas mal de ma réputation, hein ? Tu vois, ce que tu fais là, c’est anti-professionnel !
Il avale son whisky, s’en ressert un, ouvre un tiroir de son bureau dont il sort une liasse de billets de vingt dollars, la lui tend.
Gloria ne réagit pas, hébétée, écoeurée même à l’idée d’avoir compris où il veut en venir. Alors Fitz ramasse le sac qu’elle a jeté sur le canapé en arrivant, et fourre l’argent dedans.
– Tu vas faire ce qu’il faut pour régler le problème, tu m’entends ? Et ne remets pas le pied dans mon cours avant de l’avoir fait ! Tu m’as bien entendu ?
La stupeur anesthésie Gloria qui ne trouve rien à lui répondre. Fitz alors s’approche d’elle, prend son visage dans ses mains, le serre à le broyer.
– ON-EST-D’ACCORD ?!
Elle opine, hagarde, vaincue.
Don Juan exhale un long soupir de soulagement avant d’avaler une gorgée de whisky.
– Du coup… ce soir, je dors où ? elle gémit.
Fitz jette un œil à la nuit qui déjà habille les toits de longues écharpes brunes. La lune est pleine.
– Tu peux dormir sur le canapé, accorde-t-il, bon prince, d’une voix sèche.
– Je peux avoir un whisky ?
– Ce n’est pas recommandé dans ton état, il répond machinalement – avant de réaliser l’énormité, et de lui servir un verre.
Puis trinque avec elle, machinalement aussi, et redevient câlin. Par habitude. 
– Allons, ne boude pas. La colère t’allait si bien. Ça va bien se passer, tu vas voir, ils font ça en douceur maintenant. Ce n’est pas contre toi, tu comprends ? Tu risques de foutre en l’air ta carrière en tombant enceinte si jeune… Tu comprends, hein ? Tu comprends ?…
Il lui caresse la joue, les cheveux, et sa main se fraie un chemin vers ses seins, son ventre, ses cuisses.
– Je crois que c’est pas le moment, dit Gloria en le repoussant.
– D’accord, fais ta gamine ! Je te garantis que tu n’es pas près de te retrouver en tête d’affiche ! Les metteurs en scène ont horreur des actrices capricieuses.
– Ça, c’est vraiment petit…
Il ignore.
– Bon, maintenant, assez d’enfantillages, j’ai un scénario à lire. Ne mets pas la télé trop fort, tu veux ?
Et se retranche dans son bureau dont il ne sort que pour se servir un autre whisky, et déposer devant Gloria un post-it avec le numéro à appeler pour régler le problème. Puis une deuxième fois pour lui proposer une des pizzas qu’un livreur vient d’apporter.
– Fais attention aux miettes, la femme de ménage est passée ce matin.
Elle aurait pu faire un scandale du genre mon prof m’a engrossée, je suis mineure. Elle aurait pu tout casser dans l’appartement cosy de Don Juan. Ça lui a traversé l’esprit. Tant de choses lui ont traversé l’esprit. Mais elle s’est contentée d’allumer la télé et de s'endormir devant la pizza."

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3e extrait :

"Un cauchemar tire brutalement Gloria de son sommeil : elle rêvait qu’elle avait perdu Jamie.
Sauf que ce n'est pas un rêve… Il n’est plus dans la cabine.
Ils sont au milieu de nulle part, à une trentaine de miles de Boise.
Affolée, elle s’esquinte la cheville sur le marchepied en voulant descendre trop vite et se met à hurler :
- Jamie ! Jamie !
Il émerge bientôt de la seule touffe d’herbe visible à des centaines de mètres à la ronde, tel un Petit Prince surgi du désert. Tranquille. Il remonte sa braguette.
– Mon Dieu, tu m’as fait peur ! Je te croyais perdu…
– Où tu voulais que je sois ? On est dans le désert. Y a tellement rien ici qu’il faut faire pipi à genoux pour pas qu’on nous voie.
– En même temps, dans le désert, il n’y a pas grand monde pour te voir.
– Y a toi.
Jamie paraît en grande forme, ce matin. D’ailleurs, il a faim.
– J’ai ce qu’il faut pour déjeuner, pas la peine qu’on aille au resto. On est bien, non?
– Génial, oui. À part qu’il fait mille degrés.
Très en forme.
Ce qui encourage Gloria à un geste familier – elle lui ébouriffe les cheveux. Trop familier sans doute, puisqu’il a un mouvement de recul.
Elle ne sait pas comment s’y prendre avec lui, il l’intimide. Elle a peur de mal faire. Il semble toujours un peu ailleurs, dans le passé où il retrouve Emily, ou dans un avenir proche où il pense la rejoindre. Ça blesse Gloria et ça lui fait peur. Elle ne pensait pas que ce serait si difficile.
Si seulement elle trouvait le moyen de l’apprivoiser, ce serait un début déjà.
Elle se donne à fond pour le conquérir. Pendant qu’ils déjeunent de céréales et de chocolat, elle lui sert ses meilleures imitations : l’ado branchée, la vieille dame gâteuse, la dame distinguée, la rockeuse, tout y passe, jusqu’à ce qu’elle parvienne à lui arracher un petit rire. C’est le public le plus formidable qu’elle ait jamais eu, le plus exigeant aussi.
– En vrai, t’es qui ? demande-t-il soudain.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je veux juste dire : t’es qui ?
– Je ne comprends pas, je suis… je suis Gloria, Gloria June, je suis ta mère, c’est ça que tu veux entendre ?
– C’est pour ça que tu m’as kidnappé, alors ? Parce que tu crois que t’es ma mère ?
– D’abord je ne crois pas, je suis ta mère, et ensuite je ne t’ai pas kidnappé ! C’est quoi ce délire ? On fait juste un tour.
En réalité, elle veut gagner du temps. Elle n'a même que ça en tête. Chaque instant passé en compagnie de Jamie est une opportunité de le conquérir. Jusqu'au moment où il sera si heureux avec elle qu'il n'aura plus envie de retourner chez les Hampton.
– Ouais ben ça y est, on l’a fait. J’ai envie de rentrer, là.
– Tu veux pas aller à la mer ? Tes parents vont y aller pour rien…
– T’as qu’à leur téléphoner. C’est ce que t’as dit hier, qu’on téléphonerait aujourd’hui, non ? Ton portable doit être rechargé, maintenant ?
– On va attendre d’être à Boise pour appeler. Ici…
– Ici ça passe pas vu qu’on est dans le désert, hein ?
– Voilà.
– Je vois, il ponctue.
Et se tait.
Son silence fait naître chez Gloria une fragilité qui offre de nouvelles prises au malheur.
Plus loin sur la route, deux condors les survolent. Elle en profite pour essayer de renouer le dialogue.
– Regarde, des condors ! C’est une espèce en voie de disparition, tu sais ? Y en a presque plus…
Jamie suit des yeux la danse harmonieuse des rapaces.
– Ils se sont peut-être échappés ? elle suggère. Je crois qu’il y a une réserve pas loin… Ça m’aurait plu à moi, d’être un condor… ou un aigle. Pas toi ?
Il ne daigne toujours pas répondre.
– Et si j’avais été un condor, toi aussi tu serais un condor. Du coup, on serait peut-être en train de danser là-haut tous les deux…
Jamie tourne vers elle son visage lisse, un visage sans expression de vieux sage qui la glace. Alors, elle n’ose plus rien dire.
Rien du tout.
C’est l’auto-radio qui remplit le silence pendant tout une heure. Une chanson de James Callahan réconforte un peu Gloria. Surtout quand Jamie sort de son mutisme pour déclarer :
– J’aime bien cette chanson.
– Ah oui ? Ben ça, tu vois, ça me fait plaisir.
– Ah, pourquoi ?
– Parce que tu l’as déjà entendue.
– Non, je crois pas.
– Si je t’assure, tu l’as déjà entendue.
Il la regarde, interloqué.
– Je l’écoutais tout le temps quand t'étais dans mon ventre.
– Pouh…
Au fond de lui, Jamie pensait qu'elle était un peu folle, et que c'était peut-être mieux de ne pas trop la contrarier. "


Extraits de " Gloria "

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