Je n'aime pas les parenthèses mais il faut quand même que j'en ouvre une ici toute spéciale pour Gustave... Ce type est vraiment un anachronique forcené sur lequel j'ai eu le malheur de trop me pencher. A la réflexion, il est même plus qu'une parenthèse parce que pas mal de choses ensuite ont été à cause de lui. Gustave n'a que seize ans et des escarbilles, mais il a des yeux d'un bleu à vous poursuivre dans la tombe auxquels un Stetson noir sert d'écrin. Une longue écharpe noir peaufine son look de prince en deuil de sa rose. Tout ses vêtement sont noirs du sol au plafond, jean, ticheurte et manteau, comme un négatif argentique. Et d'ailleurs, il fait de la photo. Et d'ailleurs, il m'a demandé de poser pour, et c'est comme çà que. Bon sang, je ne sais pas si vous pouvez imaginer un frolo dans son genre avec des yeux d'ange déchu et qui bouche le flot en plein escalier du bahut pour vous dire :
«- Tu as l'air photogénique, ça te dirait de poser pour moi ?»
Tel que. Je m'en souviens comme si c'était enregistré. Il n'a pas dit "t'as l'air", non : "tu as l'air". Qui est-ce qui parle encore comme ça ? Personne. C'était si décalé qu'on avait d'abord envie de le chambrer. Mais après réflexion, ça le rendait craquant.
«- Je sais pas, faut voir, j'ai répondu pour commencer.»
Mais à l'intérieur, j'étais plus maître à bord. Il aurait pu me faire ce qu'il voulait dans l'instant, et j'aurais pas levé le petit doigt pour l'empêcher, quitte à mourir juste après. Mourir en plein félicité, j'en rêve. Le problème avec la mort, c'est qu'elle se pointe jamais au bon moment.

Extrait de " Délinquante "

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