1er extrait :

La nuit crachait ses étoiles comme un feu d’artifice de tous les diables et je n’arrivais pas à décider mon corps à dormir. Peut-être à cause de Bonnie qui faisait des allées-venues dans la lumière de sa cuisine sans se décider à rien. Appeler la police ou l’hôpital ou quoi.
Et en même temps, elle ne pouvait pas s’empêcher d’imaginer le topo : une bière et puis une autre bière et puis encore une autre et pour finir peut-être bien du whisky et hop, la route à fond la caisse. C’était comme un film qu’elle aurait déjà vu quarante-six fois. Même moi qui ai de la tolérance en veux-tu en voilà, je suis forcé de reconnaître que Sean Hopper était un authentique danger public et le shérif l’avait prévenu. Plusieurs fois il l’avait prévenu et il lui avait interdit de reprendre le volant jusqu’à nouvel ordre.
Mais Sean Hopper, qu’il soit nouveau ou ancien, l’ordre il s’en fichait tout pareil.
Autant dire que Bonnie avait de bonnes raisons d’être inquiète même s’il était toujours rentré en bonne et due forme ou presque.
La vérité, c’est qu’elle ne s’habituait pas. Je suppose qu’au bout d’un an où il ne s’était pas amélioré comme elle l’avait sans doute espéré, elle se demandait pourquoi elle y tenait tant, à ce type que personne n’aimait et qui était sans gentillesse, et que par conséquent, toute femme normalement constituée aurait pris ses jambes à son coup pour éviter le pire. Malgré tout, elle se faisait toujours un sang d’ébène qu’il lui arrive malheur ou qu’il en cause un, et elle ne dormait donc pas quand il est rentré. Elle marchait de long en large et elle s’arrêtait pour regarder sa montre et elle recommençait à marcher comme je l’ai déjà dit. Et puis une portière a claqué. Alors Bonnie s’est précipitée à la fenêtre, et cette fois, c’était lui. Mais il était trop tard pour que ça se passe paisiblement.
Ça l’a soulagée qu’il ne soit pas en mille morceaux, mais elle était au bord de la crise de nerfs. Elle a rempli un verre au robinet, elle l’a bu d’un trait et elle l’a rempli à nouveau.
Sean Hopper est entré. Il a fait comme si elle était un bocal de cornichons à sa place habituelle qu’il n’avait aucune raison de remarquer. Il a décapsulé une bière et il est allé s’affaler dans le salon devant la télé.
Il a pris la télécommande et il a zappé.
« Tu ne peux pas me traiter comme ça, Sean », a murmuré Bonnie.
Pas sûr qu’il l’ait entendue, et s’il l’a entendue, il a quand même continué à zapper, l’air de penser "et depuis quand un bocal de cornichons m’adresserait la parole ?"

« Tu ne peux pas me traiter comme un chien, comme si j’avais juste le droit de la fermer et de t’attendre. Je me suis fait de la bile pour toi, Sean. Tu aurais pu te tuer, ou… »
« Fais pas ta victime, Bonnie. J’ai pas de comptes à te rendre. Si t’es pas contente, tu prends tes cliques et tu te casses. »
Mais elle est venue se mettre devant l’écran pour qu’il ne puisse plus le regarder et avec tout ce qu’il avait bu, c’était
pas des choses à lui faire.
« Pousse-toi. »
« La victime, tu sais ce qu’elle te dit Sean ? »
Et elle lui a jeté son verre à la figure.

Extrait de " La ballade de Sean Hopper "

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2eme extrait :

En rentrant, j’avais à peine sorti mon butin de mes poches que j’ai entendu des cris de détresse en provenance du jardin.
« Rê rê rê rê ! »
Un corbillat était tombé du nid. Le plus intrépide, sans doute. Il était tout pataud et un peu sonné de se retrouver sur ce molleton d’épines alors qu’il n’avait encore connu que l’altitude. Il ne lui manquait pas grand-chose pour être en état de voler. Peut-être un peu de confiance. À tout hasard, je suis allé chercher la boîte de pâtée pour chat et j’en ai mis par terre. Et j’ai attendu, sans respirer. Il a fini par s’approcher, doucement, il a fini par picorer. Une heure plus tard, on était à la vie à la mort. Enfin, surtout moi.
C’est un des oiseaux les plus intelligents, le corbeau. Je l’ai baptisé Rê, comme le dieu de la lumière des Égyptiens, parce que ça ressemblait à son cri rauque et rêche. Le soir, j’ai ouvert les sardines et j’en ai proposé à Grand’ma, mais elle en a pas voulu. Même les sardines, ça lui faisait plus d’effet. Pourtant je vous garantis que ça réjouissait les papilles. Après, je suis allé respirer le crépuscule en buvant le soda.
Rê faisait son malin à l’autre bout de la véranda. Des petites vagues d’amour se sont mises à déferler entre lui et moi. Le soleil peignait le ciel en orange vif avec des éclaboussures dorées. Du boulot d’artiste. Je lui ai cligné de l’œil en rotant mes sardines pour prouver ma satisfaction. Le dialogue avec les éléments, c’est primordial, tous les Indiens vous le diront. Et le soleil m’a répondu, OK mon gars, je suis content pour toi. Et il m’est rentré à l’intérieur comme de l’or liquide. Partout.


Extrait de " La ballade de Sean Hopper "

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