L'avion les avait largués à l'aube d'un jour brûlant dans un paysage désertique semé de ruines immémoriales dans une chaleur d'enfer en guise d'air qu'on respire.
Pour qu'ils aient le courage d'aller affronter la dure réalité et qu'ils se sentent comme chez eux, on avait reconstitué un microcosme américain à la base. Il y avait des billards, des tables de ping-pong, des photos de Julia Roberts grandeur nature, une télé géante, des comics et la Bible. Il y avait aussi une chaîne hi-fi et de temps en temps pour leur donner du cœur au ventre, le sergent-chef leur mettait Céline Dion à fond la caisse et en boucle.
« God bless America ! » s'époumonait la patriote improvisée en y mettant du cœur.
Ensuite, sur le terrain, ils n'avaient plus qu'à avoir du ventre.
La base leur procurait cette illusion de confort, dans une illusion d'armée de libération en route vers une illusion de gloire. Mais Thomas ne le savait pas que c'était une illusion de gloire. Et pourtant, à partir de ce moment-là, ça n'avait plus ressemblé à aucun film vu qu'aucun film n'est fichu de donner la plus petite idée de comment ça vous prend à bras le corps cinquante degrés au soleil et comment ça vous ramollit de l'intérieur quand la trouille ne s'en est pas déjà occupée.
Est-ce que ça avait la chiasse un héros ? C'était une question qu'on pouvait légitimement se poser et c'était même à cette occasion que Thomas s'était demandé pour la première fois, comment on devenait un héros. Il y avait réfléchi longuement nuit après nuit, pour ne pas devenir fou en essayant de trouver le sommeil dans cette nouveauté effrayante de la guerre. Et il s'était rendu compte avec épouvante que tous les héros dont il réussissait à se souvenir étaient morts.
Le troisième jour, il avait maigri de quatre kilos, mais il avait réussi à maîtriser ses viscères. C'était certes une petite victoire, mais qui changeait tout.

Extrait de " Bagdad 2004 "

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